samedi 18 août 2018

Cuisine inventive : petit meurtre à la mode de Caen


Je suis là, à la table de ma salle à manger qui donne sur un passe-plat menant à ma cuisine, mon livre de recettes ouvert devant moi.
C'est un livre de recettes de cuisine, mais pas n'importe quelles recettes, que des recettes inventives !

N'importe quelle personne ayant goûté à ma cuisine éclatera de rire si vous lui demandez quels en sont les ingrédients, ils vous diront juste
"J'en sais rien mais c'est bon ! ..... Enfin ..... c'est inventif quoi ....."

J'aime consigner ces recettes pour mes filles, pas que je veuille passer à la postérité mais parce que j'espère qu'en relisant ces recettes elles se souviendront des bons moments passés ensemble pour les préparer et les fous rire quand on les déguste tous ensemble.

Mon regard s'évade quelques instants et contemple cette cuisine, ma cuisine. Que d'évolution depuis sa création, car en 1935 elle n'était qu'un jardin. Comment je le sais ? Tout simplement parce que cette cuisine, cette maison appartient à ma famille depuis le début. Ce sont mes arrières grands-parents qui l'ont acheté alors qu'elle venait à peine d'être construite. Vestige d'un temps ancien et presque oublié ce placard dans ma salle à manger, construit par mon arrière grand-père Marceau Tournemine pour que sa femme puisse y ranger ses ustensiles de cuisine.

Cuisine, cuisine, mon regard glisse une fois de plus sur mon livre et sur le papier plié en 4 qui si trouve. Je ne reconnais pas l'écriture, mais c'est sans conteste une recette de cuisine inventive, c'est le moins que l'on puisse dire.
Je le déplie une fois de plus et relie pour la énième fois la liste des ingrédients

Recette : Petit meurtre à la mode de Caen

Ingrédients :
1 branche de thym
1 mari aimant mais tête en l'air
1 botte de carottes
Quelques demi-frères (une demi douzaine serait idéale)
200 gr d'oignons
1 Grosse pincée d'une épouse trop accommodante
3 cl de calvados (ou plus si affinité)
20 kg d'une fillette inquiète (mais elle doit aimer son papa de tout son cœur)
1 feuille de laurier
500 g de tripes (attention, elles doivent venir d'un demi-frère)

Soudain s'ouvre la porte de mon entrée. S'y encadre un petit bout de femme qui me fait furieusement penser à ma mère. Vous savez, ces femmes, qui ont une telle présence, une telle énergie en elles qu'elles semblent plus grandes, plus imposantes et surtout, surtout, qu'on n'a pas envie de mettre en colère. Avec son fichu sur la tête, ses cheveux épais et soyeux que n'arrive pas à dissimuler son sévère chignon, leur couleur flamboyante qui n'est qu'un sage avertissement sur le tempérament de feu qui couve en elle dès que l'on touche à sa famille et qu'elle a transmis, sans remise, à sa fille et petite-fille. Ses grands yeux doux et tristes qui se posent sur moi. aucun doute n'est permis.
Je la reconnais de part tous les témoignages dont m'a abreuvé ma famille. Elle s'appelle Mathilde DELAEY et elle est mon arrière-grand-mère.

Elle s'approche de moi à petits pas rapides, pose une main noueuse, prémisse de l'arthrite qui la fera souffrir jusqu'à la fin de sa vie. Mais pour l'instant sa main est douce et ferme sur mon épaule. Elle pose un regard sur le livre abandonné devant moi. Elle tire une chaise à coté de moi, me regarde, non, me dévore des yeux et éclate de rire. Des pattes d'oies fleurissent autour de ses yeux et toute sa physionomie s'en trouve transformée. Je comprends d'un coup comment elle a pu tant marquer la vie de ses enfants et petits enfants, dont ma mère. Son rire conquit mon cœur aussi vite qu'un preux chevalier délivre sa belle d'une tour interdite. Il reste accroché à ses lèvres quand elle prend pour la première fois la parole
"Ah je vois que tu es comme ton arrière grand-père Marceau, lui aussi aimait la cuisine inventive. d'ailleurs si je ne m'abuse tu viens de trouver l'une de ses meilleures recettes"
Je déplie à nouveau le carré de papier devant moi, et lui tends
"C'est de cela dont tu parles?"
Elle éclate à nouveau de rire, puis s'essuie les yeux avec un mouchoir sagement plié dans son corsage.
"Oh oui je parle de cette recette. Marceau était l'amour de ma vie, j'ai abandonné l'idée de rentrer dans les ordres pour lui, mais c'était un homme parfois un peu pénible....et ..... mais je m'égare mon enfant. Que dirais-tu si on la cuisinait ensemble cette recette."
Et sur ces mots elle se dirige vers ma cuisine, enfin sa cuisine....enfin notre cuisine quoi.
Elle s'empare du couet et va chercher une branche de thym qui sèche sous le préau de mon jardin.
Si je lis bien la recette c'est au tour du "mari aimant mais tête en l'air".
"Tout d'abord il faut que tu comprennes qui est Marceau. Et pour ça il me faut parler de sa mère. Plein de légendes, plus ou moins fondées courent sur elle, elle serait fille de nobles bretons, elle serait partie de chez elle, enceinte de son propre père, et se serait réfugiée à Lille où elle aurait utilisé une partie de l'argent qu'elle possédait pour se faire faire des faux papiers mais aurait gardé le blason de sa famille broder sur un morceau de tissu...bref, tant de légendes invérifiables sauf en ce qui concerne le blason.
Tout ce que je sais avec certitude sur ma belle-mère c'est qu'elle avait beaucoup d'argent pour une fille de fileur de coton, qu'elle était instruite et cultivée. Elle s'est mariée à l'âge de 19 ans alors qu'elle avait déjà un enfant. Je peux de dire qu'elle était une femme, qu'on qualifierait maintenant de moderne. Elle n'hésite pas à divorcer de son époux en 1890 après 9 ans de mariage."
"Oui j'ai même été surpris de lire que c'est elle qui avait demandé le divorce et qui l'avait obtenu. Et si j'ai bonne mémoire mon arrière grand-père est né 3 ans après dans sa maison sur Lille."
"Oui c'est ça, sa mère, qu'il a toujours dû vouvoyer lui a donné une solide éducation. Quand nous nous sommes rencontrés alors qu'il avait 26 ans soit 4 ans de moins que moi, c'était déjà un homme très cultivé, intelligent, ayant un amour inconditionnel pour les animaux, ce qui était très rare à notre époque. D'ailleurs j'en aurais des anecdotes à te raconter là-dessus aussi, mais c'était aussi un homme soupe-au-lait, tête en l'air et qui détestait avoir tord. Il aimait l'alcool mais par amour pour moi et de nos 3 enfants il s'abstenait le plus souvent.

Elle inspire à fond, va chercher une botte de carottes dans l’appentis, me tends un économe et c'est dans un silence méditatif qu'on épluche et coupe en rondelles toutes les carottes ayant eu le malheur de se trouver à notre portée.
Peu de temps après elle reprend

"J'oserais dire que le seul vrai défaut de Marceau c'était ses demis-frères"
"Si je me souviens bien ils étaient 6 en tout car après son divorce sa mère a eu une vie assez mouvementée. Elle avait déjà 3 enfants et 3 autres sont nés après son mariage en portant de ce fait son nom de jeune fille TOURNEMINE."
"Tout à fait, mais tu n'as pas toutes les pièces en main, il te manque des demis-frères à Marceau, je ne me souviens plus trop s'ils étaient 9 ou 12 et je ne compte que ceux venant du coté de sa mère sinon tu serais apparenté à la moitié des familles de Lille !"

Je ris de bon coeur avec elle. Je sais de par les récits de ma mère et grand-mère que Marceau a très mal vécu cette famille élargie et éclatée et que les rares disputes qu'il y avait dans son couple venait du sujet de ses demi-frères.

Elle attrape les oignons, les jauge de l'oeil averti de la cuisinière qui a plus l'habitude d'être une cantinière pour tablée nombreuse qu'orfévre pour plat de 2. Et les émince avec la dextérité d'une tueuse en série. Pauvres oignons.

Parce que ne nous leurrons pas, Mathilde aussi a un sacré caractère, et si elle a su être toute douce pour ma maman avec qui elle a partagé la vie et la maison pendant 12 ans c'était une autre paire de manche avec son tête en l'air de mari et ces incorrigibles enfants, dont ma grand-mère, véritable enfant gâtée pourrie par son papa décédé à l'âge 50 ans. Ma grand-mère en avait 13 et elle ne s'en est jamais remise.
Mathilde est une survivante, une battante, comme tant d'autres femmes de son époque. Elle a survécu à la faillite de son foyer, la maladie de Marceau ayant dévoré toutes leurs économies et bien plus encore, à la guerre, qui bâtait son plein au décès de son époux en 1943 à Lille avec l'occupation des Allemands.
Ensuite elle a dû survivre à l'emprisonnement de ses fils parti à la guerre, au retour de l'un qui décide de fonder famille chez elle avec un enfant par an pendant 10 ans, à la libération tant attendu de son second fils (que de péripéties à raconter là dessus). A l'arrivé d'un beau-fils "surprise" qui habite aussi chez elle avec femme et très rapidement un enfant (ma mère). Je peux vous dire que sans un caractère bien trempé, Mathilde aurait rendu son tablier depuis bien longtemps.
Mais ce n'est pas le genre de la famille. Et non.
Mathilde s'est donc occupée de ses enfants, beaux-enfants et petits enfants, même si parfois la soupe était une soupe de cailloux, elle était toujours servie dans la bonne humeur et dans l'espérance de jours meilleurs.

Elle passe la tête dans une de mes armoires, se met sur la pointe des pieds, on dirait ma mère, me jette un regard un peu agacé, je souris, je sais, c'est trop haut.
L'air de rien, je m'approche, attrape facilement la bouteille de calvados et lui tends. Elle me jette un regard un peu rancunier, ma mère je vous dis, elle n'aime pas dépendre des autres.
Mais elle a bon coeur, elle ne dit rien, se contente d'ouvrir la bouteille et de verser une larmichette dans la préparation.

"Donc tu vois nous étions entre les 2 guerres, mais ça nous l'ignorions, tout allait bien, mon Marceau était bleu de ses enfants mais surtout de sa fille, Renée. Et tout ce que Renée voulait, Renée l'avait. Et Renée adorait un plat que son papa cuisinait rien que pour elle. Les trippes à la mode de Caen.
Aussi quand un midi après avoir refusé de manger ce que j'avais préparé elle supplie son "papa d'amour" de lui préparer cette spécialité pour le soir, il ne peut dire qu'une chose"
Et on reprend en coeur, car ma grand-mère a toujours été comme ça
"Oui Renée"
"Il m'a donc aidé à faire la vaisselle, puis a pris son vélo et est parti sur Lille car nous habitions depuis peu dans cette maison, dans sa boucherie préférée tenue je te le donne en mille.....par un de ses demi-frère"

Le ton est monté sur la dernière phrase, cette phase de la préparation culinaire que nous déroulons, l'agace. On ne peut que le sentir. Aussi ai-je eu une pensée compatissante pour mon pauvre laurier auquel elle arrache, sans ménagement aucun, une feuille pour la mettre dans notre recette qui commence doucement à mijoter.

Elle s'essuie les mains sur son tablier que ne je n'ai pas vu mettre, cale ses poings sur ses hanches et déclare péremptoire.
"Tu vois c'est ça le souci avec la cuisine inventive, c'est qu'a un moment tout par en cacahuète, on ne peut se raccrocher à rien car on a changé des éléments essentiels à la recette d'origine.
Marceau est donc parti, mais à l'heure du goûter il n'était pas rentré, pas plus d'ailleurs à l'heure du dîner. J'étais folle d'inquiétude ! La nuit tombe, toujours pas de Marceau. Mes fils sont partis se coucher mais Renée et moi nous veillons. Je n'en peux plus, je me prépare pour partir à sa recherche quand j'entends hurler dans la rue. J'ouvre grand la porte et tombe nez-à-nez avec Marceau couvert de sang. Il hurle qu'on l'a tué, qu'on voulait l'assassiner."
Elle crispe les poings, je vois dans son regard qu'elle revit la scène.
"L’adrénaline nous a aidé ta grand-mère et moi à le tirer à l’intérieur de la maison. Si tu l'avais vu. Tout ce sang sur lui, sa veste, son pantalon...."
Sa gorge se noue, la mienne aussi. Elle se dirige vers mon frigidaire.
"J'envoie Renée chercher de l'eau, je veux surtout l'éloigner de son père agonisant. Je ne veux pas qu'elle voit la plaie que je découvrirais dès que j’enlèverai sa veste. Car je vois bien que le sang vient de là."
Elle ouvre la porte du frigo
"Tu vois je la lui enlève, soulève délicatement sa chemise, et là .... mon dieu .... rien.
Je ne vois rien ! Je le tourne, examine son dos, rien. Il pleure dans mes bras, il est certain de mourir, et pourtant je ne vois pas de blessures, et puis me parvient enfin l'odeur. Cette odeur caractéristique"
Et là elle me met sous le nez un poulet comme d'autres auraient braqué une arme sous mon nez
"Cette odeur caractéristique des trippes qu'on achète chez le boucher, je me penche au visage de Marceau pour lui dire que je ne vois rien, quand une autre odeur caractéristique me prend au nez"
Elle jette le poulet dans la marmitte
"L'alcool ! Il sentait l'alcool. Renée revient avec la bassine d'eau, et là j'avoue, je la lui ai jeté à la figure, j'étais trop en colère !"
Elle me sourit d'un air un peu déconfit même si ses yeux jettent encore des éclairs à cette seule évocation.
"Une fois qu'il a repris ses esprits nous avons déroulé l'histoire. Alors qu'il était chez son boucher de demi-frère un autre est passé par là et l'a invité à prendre un verre dans le café du coin. De fil en aiguille c'est au moins 5 d'entre eux qui se sont retrouvés là, et un verre en appelant un autre, Marceau n'a pas vu l'heure. Mais il avait bien acheté les trippes pour sa fille, qu'il avait soigneusement glissé dans la poche intérieure de sa veste. Quand il s'est rendu compte qu'il était tard, il a pris son vélo est a voulu se dépêcher pour rentrer, mais il est tombé....il avait pas mal bu, la poche qui contenait les tripes a percé et donc il s'est imbibé de sang. Il a donc cru qu'il allait mourir, mais comme il ne voulait pas que je sache qu'il avait vu ses frères et que c'est pour ça qu'il avait bu et était tombé, il a donc inventé quelqu'un qui aurait voulu le tuer.
Voilà comment la recette Petit meurtre à la mode de Caen a été inventée. Mais là je t'ai préparé un poulet chasseur, tu vas voir ce n'est pas mal non plus"

Et sur ces paroles, elle retire son tablier, remet son fichu et passe la porte avant que je n'ai le temps de dire quoi que soit à part que même si en taille est plus grande que la sienne, je ne lui arrive pas à la cheville quand il s'agit de cuisine inventive !





6 commentaires:

  1. Il y a beaucoup d’humour dans cette recette du #RDVAncestral !

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    1. Je me rends compte que j'écrie avec le pseudo de ma femme...tant pis.
      En tout cas, merci pour le commentaire. J'ai aussi beaucoup aimé votre RDVAncestral et j'espère qu'il y aura bientôt une suite.

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  2. Une recette et une rencontre plutôt complice pour ce #RDVAncestral... et quelle histoire cette anecdote du petit meurtre à la mode de Caen !

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    1. Merci beaucoup, et c'est une histoire vraie ! Elle faisait le bonheur des réunions de famille quand j'étais enfant.

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  3. Quel magnifique texte, on s'y croirait ! Félicitations pour votre style d'écriture.

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    1. C'est très gentil à vous. Merci beaucoup pour votre soutien

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