samedi 21 juillet 2018

Tic-tac l'horloge tourne



Nous sommes en plein été, le soleil est déjà chaud en cette heure matinale.
Mes pieds chaussés de sabots d'enfoncent dans une terre argileuse peu propice à la culture, et pourtant face à moi, se trouve un homme. TIC-TAC
Non, je me trompais, dans son ombre se trouvait un autre homme.
Ils sont deux, les deux Joseph, le père et le fils.
Celui là je le connais bien, le fils, sec, nerveux, les bras minces et musculeux d'un gymnaste plus qu'un travailleur de la terre, et pourtant il est là, mon grand-père. TIC-TAC
Il a 26 ans et il est courbé dans l'ombre de son père qu'il écoute tout en binant la terre de ce jardin ouvrier qui doit lui procurer sa pitance ainsi que celle de sa jeune épouse enceinte de leur premier enfant. Nous sommes en 1946.
La guerre dans le Nord a laissé des cicatrices incroyables, mais nous sommes têtus par ici est ce n'est pas la première fois que nous devons tout reconstruire. TIC-TAC
Je m'approche, TIC-TAC j'entends de manière de plus en plus distincte la voix roque de mon arrière grand-père, typique des taiseux, de ces gens du Nord plus habitués à travailler qu'à parler. TIC-TAC

Et pourtant Joseph père, parle, il donne son savoir, ses astuces sur le jardin et sur la vie en général, sur cette vie d'après guerre qu'il faut complètement ré-inventer, avec une économie de mots et une précision quasi chirurgicale. Ici pas un mot de trop, la salive est précieuse et les paroles ne sont pas faites pour être belles, juste efficaces. TIC-TAC
Il donne également ses gestes, mille fois répétés, pour arracher à cette terre de quoi vivre.
Tout ça, tout son savoir il l'offre, de bon cœur, du cœur des gens du Nord. TIC-TAC
D'un coup il se redresse et me toise, non c'est impossible, il ne peut pas me voir ! Et pourtant ses yeux me transpercent, me jaugent, mais alors que mon cœur sautait un battement, TIC...TAC ses traits burinés par une vie de labeur et de soleil s'adoucissent un instant.
Je pense même apercevoir l'ombre d'un sourire sur ce visage où tout indique qu'il est très rare et précieux. TIC-TAC Il se courbe à nouveau, me tourne le dos et ainsi l'air de rien protège son fils des rayons, pour une fois, ardents du soleil de ce début d'été.

- Tu vas bientôt être père, fils, et c'est une grosse responsabilité. P'tête que t'aura un fils pour l'premier, j'te le souhaite.
Il arrache une mauvaise herbe qui avait eu l'audace de vouloir prendre racine dans SON jardin, puis ajoute
Mais je te souhaite une petiote, une fille à son papa, comme mes filles à moi.
TIC-TAC
Les deux joseph s'arrêtent et se toisent. Chez l'un, mon grand-père, on peut lire l'incompréhension totale. Chez l'autre un orgueil farouche.
TIC-TAC
Mon cœur se serre, un instant, il va en parler ! Joseph père va parler de ses filles ! Ses demies-soeurs que Joseph mon grand-père n'a jamais connues.
Pour mon grand-père la vie de son propre père se résume ainsi. Il est le fils de René décédé il ne sait pas trop où, quand son père avait une dizaine d'années et de Matton Marie Louise, que tout le monde appelait "La Matton" toujours bien vivante par ailleurs. Son père avait vu le jour à Poperinge (Belgique) en 1896 alors que ses parents belges vivaient depuis des années déjà en France. Il se marie avec en 1920, cinq mois seulement avant sa naissance. Il a 6 frères dont le dernier à 17 ans d'écart avec lui. Mais il est catégorique, il n'a pas de soeurs !
TIC-TAC
Joseph père regarde à nouveau son fils, et je pourrais en jurer, me jette un regard en coin. Finalement je me demande pour lequel d'entre nous il va faire sa confession. Mais je n'ai pas le temps d'y réfléchir. Déjà il reprend la parole.
- Avant de connaitre ta mère, j'avais une bonne amie. Elle s'appelait Augusta et j'ai eu 2 filles avec elle. La seconde est née en 18, nous projetions de nous marier, mais rien ne s'est déroulé comme prévu. TIC-TAC
Elle est morte. TIC-TAC
Je suis tombé gravement malade, j'étais faible. TIC-TAC
Je n'ai jamais revu mes filles TIC-TAC
J'ai rencontré ta mère, je l'ai épousé, elle m'a donné des fils, mais jamais de filles.TIC-TAC
Mes filles, je les cherche encore TIC-TAC
Alors je le dis à toi, je le dirais à tes frères aussi, on a mauvais caractère et toutes les lois ne sont pas pour nous, mais nos femmes, nos femmes et nos enfants, ça c'est sacré.
Tu comprends fils ?
Si tu dois retenir une seule chose de moi c'est "la famille d'abord" TIC-TAC
Mon grand-père s'en va, sans un mot, sans un regard de plus pour son père. Il se sent trahi de ne pas avoir été au courant avant, et puis, c'est un pudique mon grand-père, il comprend. Il comprend que certaines choses sont difficiles à dire et qu'une fois dites on ne veut plus en parler avant un temps.
Il s'en va, je vois sa silhouette s'éloigner. Je sais que cette phrase il va se la répéter encore et encore, d'ailleurs il va en faire, avec sa femme, la devise de leur vie. Ils auront 6 enfants dont mon père et une fille. Ce n'étaient pas des gens riches, franchement pas ! Mais leurs enfants ont toujours étaient bercés d'amour et de valeurs dont la plus importante à toujours été LA FAMILLE D'ABORD.
TIC-TAC
Je reste là, je vois mon arrière grand-père ranger avec précaution ses outils de jardinage, puis il se dirige d'un pas nonchalant vers la rive de la Deule. Je le suis, je sais qu'il m'attend.
Arrivé à sa hauteur je prends la parole
- Tu ne lui as pas tout dit. Tu dis que tu cherches encore tes filles mais c'est toi qui a signé les papiers d'abandon !
Son regard délavé d'avoir vu trop de choses reste fixé sur les eaux boueuses qui lui font face. Puis il me montre ses mains. Des mains fortes, musclées, noueuses. Il les ouvre comme une offrande.
- Tu vois ces mains ? Elles savent en faire des choses, mais signer, écrire....
Il crache par terre
C'est pas pour moi ça. J'chuis pas un gars d'bureau ! Comment tu veux qu'j'écrive, ch'ais même pô signer ! Y a eu des carabistouilles dans st'histoire. Tu sauras jamais tout. Et puis c'que j'ai dit à ton grand-père, j'le pense.
On a l'sang chaud dans c'te famille, mais il faut qu'il comprenne, qu'y fasse pô les mêmes erreurs qu'mi.
TIC-TAC
Tiens, il est temps pour toi d'partir. Oublie pas, les faits, les preuves, ils disent pas tout. Et puis les gens changent. M'oublie pas, ou si oublie moi, mais jamais t'famille.TIC-TAC
Joseph père eu à peine le temps de connaître son premier petit fils né en décembre 1946 car il s'éteint le 20 janvier 1947 laissant derrière lui des enfants mineurs que mon grand-père et ma grand-mère prirent en charge jusqu'à leur majorité. Leur propre mère étant déchue de ses droits parentaux.
TIC-TAC, TIC-TAC
J'ouvre les yeux, je suis chez moi, dans mon salon, j'entends mes enfants joués dehors
TIC-TAC
Je me lève et vais dans mon couloir et là je la contemple TIC-TAC
L'horloge. L'horloge de mon grand-père, l'horloge qui a reçu en héritage de son père, de Joseph père. TIC-TAC, elle est là, TIC-TAC, témoin du temps qui passe, TIC-TAC, témoin de tant de choses, TIC-TAC. Peut-être connait-elle l'entière vérité TIC-TAC. Mais finalement TIC-TAC, moi aussi je la connais TIC-TAC c'est le temps à beau tourner TIC-TAC chez nous c'est toujours TIC-TAC la famille d'abord.


6 commentaires:

  1. Pour un coup d'essai, c'est un coup de maître ! J'aime beaucoup le rythme du récit ponctué par le tic-tac de l'horloge. Et la morale de l'histoire est utile à tout généalogiste : souvent, il nous manque le contexte, peut-on juger un abandon d'enfant à l'aune de nos vies "privilégiées" d'aujourd'hui ? Il faut se garder de tirer des conclusions hâtives de simples actes qui ont traversé lhistoire...
    Marie (@Eperra)

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  2. Bravo pour ce premier #RDVAncestral !
    Révéler un secret de famille sans porter de jugement, cela témoigne d’une grande bienveillance à l’égard de ses ancêtres.

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  3. Belle réussite que ce premier #RDVAncestral au sujet pourtant bien lourd... le temps passe "Tic-Tac", le pourquoi des faits disparaît... mais l'histoire de ses ancêtres se reconstitue... sans jugement négatif.

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  4. Félicitations pour ce premier #RDVAncestral ! Je rejoins les deux Marie et Catherine : il est difficile de pouvoir porter des jugements trop hâtifs ou négatifs sur des faits passés...
    A bientôt pour un prochain #RDVAncestral !

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  5. Belle entrée dans la ronde du #RDVAncestral
    Tout est dit avec tact.

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  6. Je vous remercie tous pour vos commentaires, cela me motive encore plus pour le prochain. A très bientôt.

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