samedi 15 septembre 2018

Ma tante de Lille qui n'habite pas Lille

Pour avoir le début de cette histoire cliquer ici

Comme toujours un léger vertige me saisi. Il faut dire que passer le seuil d'une porte est toujours une épreuve car pendant le temps d'un battement de cœur on ne ressent plus rien. C'est un peu comme si nos 5 sens étaient anesthésiés et quand ils reviennent c'est à leur rythme propre.
Le premier sens à me revenir est celui de l'odorat.
Mais quelle est cette odeur ? J'y suis c'est celle du tabac froid. Cette odeur particulière, typique des grands fumeurs. Celle qui impregne tout, les murs, les rideaux, les vêtements, jusqu'aux atomes de l'air même.
Ensuite la vue, je suis dans l'encadrement d'une porte donnant sur une petite cuisine. Je vois les meubles et la table en formica, dessus est posé un journal. Je relève machinalement la date lundi 12 janvier 2007.
......???
Comment ça 2007 ?
Je regarde à nouveau autour de moi, le papier peint fleuri qui faisait fureur dans les années 70, les meubles en formica, la vieille gazinière.... rien qui pouvait rappeler 2007, jusqu'à cet affreux cendrier qui trône au milieu de la table et où les cadavres de cigarettes sont alignés avec une précision toute militaire.
Un léger vertige me saisit, Corneille m'attrape tranquillement le bras. Étrangement ce contact me rassure. Je me rends compte que mes autres sens sont revenus et je me mets à entendre un bouillonnement venant de la gazinière. Au delà des relents de tabac s'échappent des effluves facilement reconnaissable pour un nordiste. Attendez, laissez moi me concentrer, je sens la pomme de terre trop cuite, l'oignon, le chou de Bruxelles ??? Oui, pas de doute ! Je suis entrain de sentir un Hotch-potch flamand ! Alors que je m'approche de la grande marmite pour vérifier mes conclusions olfactives, arrive, tonitruante, Heloise.
Héloise ... Aussitôt mon subconscient fait l'inventaire de ce qu'il sait sur elle. Héloise est la tante de ma mère, mais elle est bien plus que ça, car c'est ma grand-mère (la mère de ma mère) qui l'a élevée alors que leurs parents venaient de mourir, elle même (ma grand-mère) n'était pas l’aînée et .....
Corneille me jette un regard noir. Aussitôt toutes pensées désertes mon esprit. Il me chuchote doucement.
- Cette histoire ne doit pas être racontée, elle doit être revécu, tu dois la voir par toi-même. Je te promets que je t'y emmènerai, mais ce n'est pas le moment.

Un long soupir m'échappe, mon cerveau se remet en route, et devant mes yeux s'affiche "ma tante de Lille"comme un fil d'Ariane miraculeusement retrouvé. C'est ainsi que toute la famille appelait Héloise, "ma tante de Lille", même si.....elle n'habitait plus Lille depuis......oh, je dirais à la louche 40 ans et quand 2007 elle en avait 86. Et oui, elle est comme ça Héloise, elle n'aime pas le changement.
86 ans. Elle a survécu est de très loin à ses 3 frère et sœurs. Elle a vécu une vie tranquille mon Héloise, elle s'est même mariée et a soigné des enfants presque toute sa vie. Plus de 40 sont passés par ses bras aimants et autoritaires et ....
Nouveau regard de Corneille. Il est vraiment temps de s'occuper de se qu'il se passe dans cette cuisine.
Je me focalise donc sur Heloise, qui d'un geste décidé vient de lancer dans la marmite 4 navets.
Je m'approche a pas de loup et décide de jeter un regard par dessus son épaule afin de voir si mon odorat ne m'avait pas trompé. Un sourire fleuri sur mes lèvres, j'avais raison, c'est un Hotch-potch et il y en a bien pour 6 à 8 personnes dans cette marmite.
Mes pas me portent jusque dans sa petite salle à manger afin de voir combien de couverts ont été mis, car je me souviens très bien, qu'elle ne laissait rien au hasard et mettait parfois la table avant de commencer la cuisine. Mon sourire se fane un peu, j'avais le souvenir d'un endroit propre, pas toujours impeccable mais où il faisait bon vivre. Ce que je vois me trouble un peu. Des vêtements, des magazines, des bibelots se trouvent dans des endroits aussi divers que variés. Des vases sans fleurs trônent sur une chaise, un tas de linge menace de s'écrouler sur une statuette dans son meuble de salle à manger pouvant créer une réaction en chaîne qui pourrait bien faire écrouler son logement.
Je ne comprends pas, j'y suis allé tellement de fois, comment ce fait-il que je n'ai rien vu à l'époque.
Mais le temps des interrogations n'est pas encore venu. Corneille a joué avec le temps et il est déjà l'heure du repas. Je vois arriver un de mes petits-cousins, il a comme moi à l'époque une trentaine d'années. Il enlace ce petit bout de femme avec la fougue d'un jeune enfant retrouvant une personne chère à son cœur. Le visage d’Héloïse s'illumine comme un soleil contre son épaule, mais vite elle reprend son air revêche, le pousse gentiment et lui assène
- Mais t'as pas fini! Un grand garçon comme toi, tu vas finir par m'écraser !

Et sur ces mots elle le plante là, à coté de la porte et retourne dans sa cuisine. Je compatis avec mon petit-cousin, je me souviens à quel point Héloise pouvait parfois être piquante. Mais alors que je m'apprêter à lui donner toute ma sympathie, Corneille me pousse doucement vers la cuisine. J'ai juste le temps d'apercevoir Héloise s'essuyer énergiquement les yeux avec le bas de son tablier. D'un coup je comprends, elle était heureuse d'avoir de la visite, heureuse d'avoir été prise dans les bras de Gilles, mais elle ne voulait pas le montrer. Ses émotions étaient pour elle chose intime à ne surtout pas trop montrer. Je la vois soupirer, reprendre contenance et attraper avec ses maniques la grosse marmite qui avait fini de cuire.
Pas de chichi chez Héloise, elle dépose la marmite sur un dessous de plat dans la salle à manger et se met à servir Gilles à grand renfort de louches bien garnies.
Mais attendez une seconde ..... il y en à au moins pour 6 personnes dans cette marmite, où sont les autres convives ? Je me tourne vers Corneille pour avoir la réponse. Mais je n'obtiens qu'un léger haussement de sourcil et peut-être le prémisse d'un sourire ironique. Oui, je me rappelle, à moi aussi elle me faisait le coup ! Elle cuisinait pour un régiment alors qu'il n'y avait que moi, je me suis d'ailleurs souvent demandé si elle n'avait pas pour but caché de m'engraisser et de m'utiliser comme dinde pour Noël. Je vois que Gilles subit le même traitement. Alors que son assiette ferait pâlir Gargantua lui-même, Héloise ne se sert qu'une moitié de louche et se met a émietter et tourner la nourriture dans son assiette. Le repas se passe, comme tous les repas dont je me souviens avec Heloise, à coup de longs silences confortables, de piques douces amers et parfois de gros coup de gueules pareil à des orages d'été. Comme eux ils apportent une sorte d'apaisement et de regain d'énergie. Le repas se termine, Gilles est au bord de la crise de foie et de la crise de nerfs mais à toujours un sourire aimant pour sa "tante de Lille" même si elle adore lui lancer des piques comme d'autres jettent du pain aux canards.
Il est temps pour lui de partir. Il la reprend dans ses bras et tente de la serrer contre lui, mais elle le repousse sans ménagement et lui gromèle quelque chose où il est question de fond de pantalon et de semelle de chaussure. Le sourire de Gilles s'agrandit il sait qu'elle vient de lui dire "Je t'aime mon garçon, passe une bonne journée". Il l'attrape par ses épaules étriquées et lui fait un gros bisous sur la tête puis il prend ses jambes à son cou et tout jeune adulte qu'il est s'enfuit en riant comme un gosse. Il entend derrière lui la porte qui claque dans un bruit de tonnerre.

Heloise écoute la porte claquée avec délectation, un grand sourire barre son visage. Elle est heureuse, cette visite lui a vraiment fait du bien. Puis elle se retourne et son visage se rembrunit. Elle regarde autour d'elle, ses yeux passent du tas de chaussures au cendrier si bien ordonné. Elle s'assoit à la table qu'elle n'a pas le courage de débarrasser et s'allume une cigarette, la énième de la journée. Je vois son esprit s'évader avec la fumée qui s'échappe de ses lèvres et de son nez. Son dos se courbe.
Je viens de comprendre.
J'ai honte. Honte de ne pas avoir compris avant, honte de ne pas avoir compris quand il était encore temps.
Elle est seule mon Héloise, ma "tante de Lille". Tous ces objets qui ne sont pas à leur place, tout ce désordre que je n'avais même pas remarqué, c'est ça façon a elle d'être moins seule, c'est ça façon de nous montrer qu'elle ne trouve plus sa place. Mais nous n'avions rien vu, je n'avais rien vu.
Sa cigarette est terminée. Son cadavre rejoint les autres dans le seul monde encore impeccable d’Héloïse, son cendrier. Elle se lève, s'ébroue et commence à ranger les reliefs du repas. Sur le chemin menant de la Salle à manger à la cuisine elle saisit un peignoir et le jette négligemment sur la chaise de Gilles.
Je me tourne vers Corneille désemparait.
- Oui, elle est fatiguée ta "tante de Lille". Mais il ne faut pas t'en vouloir, elle n'aurait pas aimé être perçu comme faible, les visites que vous lui faisiez étaient autant de bouffées d'oxygène mais à un moment ce n'est plus suffisant.
Tiens, regarde. 

Et d'un revers de main il balaye l'appartement. A la place nous nous retrouvons à l’hôpital, un journal est posé sur la petite table de chevet.
Nous sommes le 07/07/2007, cela fait déjà plusieurs jours qu'Héloise est tombée de son tabouret alors qu'elle faisait le grand ménage chez elle. Ce qu'on pensait être juste une petite commotion, prenait de l'ampleur comme si son corps avait pris le prétexte de sa chute pour se mettre à ne plus tourner rond.

Héloïse est sur son lit d’hôpital, pale, les bras couverts d'hématomes autant dû à sa chute qu'a sa mauvaise circulation sanguine.
Qu'elle fait petite dans ce lit, mais dès que ses yeux vous capturent vous oubliez tout, l'odeur de l’hôpital, les bips des moniteurs, la lumière si particulière. Oui vous oubliez tout et plongiez à nouveau dans la vigueur d’Héloïse.
Je me souviens de ce jour, car avec ma femme nous sommes venu la voir. Je n'étais pas plus inquiet que ça à l'époque car pour moi "ma tante de lille" était éternelle.
Alors que je suis près de Corneille, je regarde à nouveau se dérouler la scène, je me souviens avoir été un peu gêné de son manque de réparties acerbes. mais je n'avais pas vu à l'époque son regard un peu mélancolique et légèrement soulagé qu'elle nous lancé parfois.
Je me vois l'embrasser pour ce qui allait être la dernière fois et alors que ma femme fait de même elle lui saisis le bras.
Mon premier moi s'en va, heureux ignorant.
J'assiste alors à la discussion qui bouleversera à jamais ma vie et celle de ma femme.
- Ah Sylvie j'ai des choses à dire et ça ne peut pas attendre. J'en ai plus pour longtemps. 
Non tais-toi, je le sais un point c'est tout ! Mais je suis contente car bientôt je n'aurais plus mal et cette vie sera enfin terminée. Et puis je vais avoir des choses à faire, comme protéger ta petite et ça va pas être une mince affaire !

Je vois bien que Sylvie ne comprend pas ce qu'elle dit et Héloise aussi le vois. Elle pose alors sa main parcheminée sur le ventre de ma femme.
- Là, tu vois, il y a une petite vie qui grandit en toi. Il va te falloir du courage, beaucoup de courage pour qu'elle naisse, et peut-être encore plus après. Mais je te le dis, tout ira bien, j'y veillerai alors avec Mickaël il ne faudra pas baisser les bras hein, je compte sur vous. Vous allez voir, je serais là pour elle. Il me l'a promis.
Puis elle ferme les yeux épuisée.

Je jette un regard vers Corneille qui hausse les épaules. Je n'en saurais pas plus, ce qu'il se passe entre la Mort et le mourant reste entre la Mort et le mourant.

Je me tourne à nouveau vers Héloise qui s'est endormit et remarque l'expression dubitative de Sylvie qui exprime mieux que des mots son scepticisme. Comment serait-ce possible ? Il est vrai que de grands médecins nous avaient prévenu. On ne peut plus avoir d'enfants, déjà pour Cassandre on nous avait dit "incroyable" puis expliquait de manière sentencieuse que la foudre ne tombait jamais deux fois au même endroit.
Mais je connais ma Sylvie, je sais que quelque part déjà sa fibre maternelle vibre. Je sais que déjà l'espoir naît dans son cœur, et le passage de sa main sur son ventre juste avant d'ouvrir la porte de la chambre pour me rejoindre me confirme ce que j'ai toujours su. Cet espoir hypothétique elle allait le garder bien au chaud et en ferait le deuil en silence s'il s’avérait faux. Mais s'il était vrai, elle mettrait tout en oeuvre pour avoir cet enfant.
Corneille m'effleure le bras, il est temps pour moi de rentrer. Nous franchissons à nouveau le seuil et le couloir familier m’apparaît. Pendant notre chemin retour je repense aux jours et semaines suivants cette visite à l’hôpital
15 jours plus tard, alors que nous arrivions sur notre lieu de vacances, ma femme faisait un test de grossesse qui fut contre toute attente de notre part .... positif. Nous n'avons jamais pu demander à Héloise comment elle l'avait su car elle est décédée avant notre retour pendant son sommeil.
La grossesse et la naissance de notre Auriane se passèrent aussi mal que promit et les premiers mois de sa vie, pire encore. Mais là aussi Héloise ne nous avait pas menti, après tant de peur et de souffrances notre petite Auriane c'est éveillée et est maintenant une petite fille en pleine santé de 10 ans.
Je suis arrivé à destination, je dois quitter Corneille, mais ce n'est qu'un au revoir, car nous nous reverrons, c'est certain. La porte de ma chambre s'ouvre doucement et je me sens glisser jusque dans mon lit.
Une dernière pensée me fait sourire. Le second prénom d'Auriane.
Evidemment vous ne serez pas étonné d'apprendre qu'il s'agit de ... Héloise !

1 commentaire: