samedi 20 octobre 2018

Elisabeth ou les malheurs d'Isabelle

Mes filles sont malades. Oh rien de grave, mais tout de même. Elles ont de la fièvre, mal partout et avouons-le, elles sont un peu chagrines. Comme elles ont mal à la tête, pas d'écran d'aucune sorte pour elles et elles ne sont pas contentes.
Pour les faire sourire un peu je m'installe a côté d'elles, elles sont pelotonnées dans canapé, je m'assoies sur un pouf près d'elles et je décide de leur raconter une histoire. Certes, un peu romancé, ce sont des enfants tout de même ! Mais depuis qu'elles sont petites j'aime leur raconter des contes basés sur l'histoire de leurs ancêtres. Cette histoire ne fera pas exception.
Elles me lancent un regard assez dédaigneux car elles se trouvent trop grandes pour écouter des histoires, mais je suis d'avis qu'on n'est jamais trop vieux pour apprendre.

Photo du Schelde prise a Scheldewindeke en octobre 2018
"Il était une fois dans un pays pas si lointain de nous, un petit village, qui un jour appartiendra à la Belgique. Ce village était, est traversé par le fleuve Schelde qui pour nous s'appelle Escaut et dont un de ses sous-affluents, la Deûle, serpente a quelques centaines de mètres de chez nous.




Je vois que le regard de mes filles s'allument. Elles adorent quand elles peuvent accrocher un élément qui leur est proche à une de mes histoires.


Une des vieilles fermes qui existent encore à Scheldewindeke

Ce village s'appelle Scheldewindeke, ce qu'on pourrait traduire littéralement le Schelde venteux.
Dans ce village nul château mais des fermes à perte de vue et des petites maisons pelotonnées les unes contre les autres pour contrer les vents et le froid. C'est dans l'une d'elles que commence mon histoire. Nous sommes le 16 décembre 1784 et il fait froid, il fait même très froid !

L'hiver est arrivé précocement cette année et cela fait déjà 2 semaines qu'il gèle à pierre fendre et rien ne laissait présagerbque cela s'arrange avant un long, très long moment. L'été avait été calamiteux. Il avait tant plu que les récoltes avaient pourris sur pied obligeant les hommes valides à chercher du travail ailleurs, dans d'autres villages ou villes moins dépendantes de l'agriculture, tant les récoltes furent mauvaises. La froidure de cet hiver n'arrangeait rien, les semences de blés étaient détruites, la neige rendait tout voyage impossible. C'est dans cette ambiance morose teintée de peur qu'attend Isabelle BAUWENS.
Isabelle fut certainement une belle jeune femme, mais une vie de dure labeur et de malheurs en tout genre avaient pris leurs tribus sur sa beauté et sa joie de vivre.
Elle était là, emmitouflée dans une chemise de nuit épaisse, sous un gilet de laine qui avait connu des jours meilleurs mais qui n'arrivaient pas a caché ses seins lourds, tendus à en être douloureux. Elle regardait les chiches lumières projetées par le petit feu qu'avait démarré les matrones avant de la laisser dans son fauteuil à bascule, cadeau de son époux pour leur premier anniversaire de mariage.
Pour se changer les idées, elle démêlait ses longs cheveux avec un peigne en écailles, unique vestige de jours anciens, peut-être, certainement plus heureux.
C'est a ce moment précis que mes filles et moi, emportaient par l'histoire débarquons dans sa chambre sans autre forme de procès.
Elle quitte le feu du regard et nous toise d'un air peu commode, mais comme souvent chez nos ancêtres, ils nous reconnaissent pour être de leur sang et s’apaisent rapidement. A moins qu'ils ne pensent avoir a faire à des esprits et dans ce cas, toutes les superstitions le disent, autant être accommodant on ne sait jamais...
Toujours est-il que son temps d'adaptation à notre présence fut extraordinairement court et qu'elle repris son lent va et vient dans ses cheveux, tout en nous dévorant des yeux. Puis une question jailli.
"- Mais qui êtes-vous et que faites vous dans ma chambre ? Je vous préviens je ne laissera pas mes enfants sans me battre..."
Je lève les mains en signe d'apaisement et mes filles reculent d'un pas. Elles le pressentent déjà, on ne met pas en colère une femme qui vient d'accoucher, et tout indiquait, de la mise d'Isabelle au léger relent de sang flottant encore dans la pièce, que c'était le cas. Mais je n'eu pas le temps de prendre la parole qu'elle reprenait déjà.
"- Je ne me conduit pas ainsi d'habitude, je vous prie de m'excuser, qui que vous soyez"
Elle jette un regard sur mes filles et ses yeux s'adoucissent
"- Je ne pense pas que vous soyez un esprit malin, ou un représentant de la mort. Pas avec deux si jolies fillettes. Mais alors qui êtes-vous?"
C'est une réponse toujours difficile à donner, j'opte donc, car je sais que notre temps en sa compagnie ne pourra être long, pour un raccourci des plus expéditifs
"- Ce que vous avez laissé derrière vous, nous sommes votre descendance.
- Du quel de mes fils, vous êtes ..."
Mais je lui coupe la parole
- Non nous ne descendons pas de vos fils mais de votre fille.
- Ma fille ? Ma Joanna ?
- Oui celle qui est à cette heure ci est en train de se faire baptiser dans votre paroisse en compagnie de ses parrain et marraine.
Ses jolies yeux qui avaient repris vis à l'annonce de cette nouvelle s'assombrir à nouveau.
Eglise datant du XII siecle
Son peigne repris son lent travail dans ses cheveux emmêlés. La morsure du peigne avait l'air de l’apaiser. Je pouvais presque voir à quoi elle pensait.
A cette église nichée au cœur du village avec son cimetière qui lui tenait lieu de jardin et qui contenait déjà bien trop des siens.
Et cette église, cette église qui avait tant, trop de fois jalonnée sa vie.
Le mouvement de son peigne s'intensifie.
- Oui, mais son père ne peut même pas être là, il est dans l'impossibilité de revenir avec toute cette neige et ce gel. Nous sommes si peu nombreux a être encore dans ce village à cause de la météo. Il avait promis qu'il serait là, comme il l'a été pour nos deux premiers. Mais...
Le rythme de peigne devient plus régulier encore, plus doux, plus hypnotique aussi. Cet effet était peut-être induis par la chiche lumière du feu à l'agonie faute de substance ou encore par la voix soudainement devenue rêveuse d'Isabelle mais nous étions subjugués. Elle reprit
- Non peut importe. Vous comprenez, avec mon Emmanuel c'est une vraie histoire d'amour. Digne des contes qu'on raconte aux enfants lors des veillées d'hiver. Alors que nous étions tous les deux originaires de ce village où chaque personne est connue de tous et de toute c'est à l'occasion d'une rencontre à Bottelare que nous nous sommes réellement découverts. Je m'y étais installée afin d'échapper aux ragots des mégères et j'étais bien décidée de ne plus jamais ni évoquer ni avoir à faire de quelques manières que ce fussent avec Scheldewindeke.
Son sourire nous rappela la jolie jeune fille qu'elle devait être à l'époque. Le peigne crisse dans ses cheveux presque entièrement démêlés.
Et comme il ne faut jamais dire jamais c'est évidemment un fantôme du passé qui ravit mon cœur. Il connaissait l'histoire de ma famille, nous étions la risée de tout le village, mais il n'en avait cure. Vous comprenez, lui aussi, même si c'était dans une moindre mesure, connaissait le deuil et l'éclatement de sa famille.
Le peigne s'attaque à un nœud particulièrement récalcitrant.
Ce qui nous a fait connaitre n'est pas tant que papa ait perdu maman quand elle avait à peine 23 ans laissant derrière elle trois enfants, ni tant qu'il décide deux ans et demi plus tard de se remarier avec une veuve ayant elle même cinq enfants. Non ce qui a fait jaser c'est que le premier époux de ma marâtre avait lui-même était marié avant elle et qu'il avait eu deux enfants de son premier mariage.
Donc finalement nous nous sommes retrouvés dans une famille recomposée de onze enfants car mon père et ma marâtre eurent un enfant ensemble. A nous onze nous avions trois mères et deux pères différents. Les cancans allaient bon train on entendait souvent glousser à notre passage ainsi que les chuchotements pas vraiment discrets se demandant qui était l'enfant de qui. 
Intérieur Eglise Scheldewindeke
Mais là où les commères faillirent défaillir pour de bon c'est quand mon pauvre père après avoir veillé sur sa mère malade tomba raide mort trois jours après l'avoir mise en terre. Il n'avait que trente et un ans. Tout le monde pensa que nous les BAUWENS nous serions rendus à la famille de mon père ou de ma mère. Mais non, je ne sais pas comment ma marâtre y parvint mais elle nous garda tous les onze, nous avions de trois à dix-huit ans. Elle ne se remaria pas mais cette vie infernale eu raison d'elle quatre ans plus tard. Je me souviens encore de l'église ce jour là.
Oui, malheureusement je le sais, comme je sais que les plus vieux ont essayé de garder les plus jeunes avec eux, mais les différents conseils de familles furent intraitables et ils furent dispersés, même si beaucoup restèrent à Scheldewindeke. Je ne peux qu'imaginer les vexations et les perfidies que ces jeunes ont dû subir eux qui n'avaient plus ni père ni mère ni marâtre pour les protéger. 
Comme suivant le même cheminement que moi, Isabelle acquiesça doucement.
- Les trois plus jeunes furent relativement épargnés, ils étaient encore suffisamment petits pour être traités correctement, comme des enfants, dans leurs nouvelles familles. Nous n'avons pas eu la même chance, nous étions devenus les domestiques, les servants de personnes qui nous aimaient peu ou pas. Dés que nous avons pu nous nous avons pris notre envol. Je suis partie à Bottelare....et je rencontrai l'homme de ma vie, qui venait....et bien de Scheldewindeke. 
Intérieur de l'église de Bottelare
Je me souviens très bien de notre mariage là-bas. Une vie plein de promesses nous attendait.
Et elle avait raison. Tout alla bien pour elle les premières années. Ils ne restèrent que peu de temps à Bottelare, ils partirent rapidement pour Beerlegem (qui se trouve a environ une heure de marche de Bottelare ou de Scheldewindeke) où ils eurent leur premier fils. Ils reprirent ou gardèrent contact avec les frères et soeurs d'Emmanuel et ainsi que les frères/demi ou frères et soeurs de cœur d'Isabelle comme le confirme les différents actes de naissance de leurs descendances où Emmanuel ou Isabelle sont tour à tour parrain ou marraine. Puis finalement ils reprirent la route de Scheldewindeke. Est-ce pour aider une personne de leur famille si élargie ? Parce qu'ils avaient le mal de leur village ? 
Oui le temps avait passé, les commères avaient trouvé d'autres ragots à se mettre sous la dent. Nous nous sommes installés tout en pensant que c'en était terminé des enfants. Nous n'en n'avions que deux et c'était très bien comme ça. Mais la nature en a décidé autrement et à l'âge où beaucoup de mes amies sont grands-mères et bien je re-deviens maman à nouveau et ça me terrifie ! Vous comprenez j'ai déjà 45 ans. J'ai déjà vécu deux fois l'âge de ma mère et je suis plus vieille que ne l'a jamais été mon père ou ma belle-mère. 
Elle soupire longuement, son regard se fait vague, ses cheveux sont parfaitement démêlés. Un craquement sonore vient briser la bulle dans laquelle nous avait plongé le peigne et la voix douce d'Isabelle. Un petit bras un peu maigrelet avait jailli de derrière le fauteuil à bascule pour jeter dans l'âtre une bûche d'une taille assez respectable. Un joli minois vint compléter le petit bras.
Immédiatement le regard d'Isabelle nous lâcha pour se tourner vers son enfant, Joanne, son second fils.
Je t'avais dis de bien rester sous la couverture, ta toux n'est pas terminée, tu ne dois pas t'aventurer dehors.
Son regard acéré de mère avait tout de suite remarqué les traces bleues laissaient par le froid sur son bras ainsi que ses lèvres légèrement décolorées, elle s'inquiétait déjà. Mais elle ne put s'empêcher de sourire devant la profonde fierté qu'elle voyait s'épanouir sur la bouille de son fils de huit ans pour avoir ainsi bravé le froid afin de réchauffer son foyer.
C'est a cet instant qu'on entendit la porte du rez-de-chaussée s'ouvrir avec le grincement si caractéristique des gonds ayant trop froid.
Il est l'heure pour vous de partir. Il est hors de question d'alimenter de nouvelles rumeurs à mon sujet et j'ai hâte de serrer à nouveau ma Joanna dans mes bras. Mais avant une dernière chose. S'il vous plait. Dite moi si mon Emmanuel va revenir?
- Oui il reviendra, et ne vous inquiétez pas, ni pour lui, ni pour vous, ni pour vos enfants. Tout va bien se passer
Elle hocha doucement la tête, rangea son peigne dans une des nombreuses poches de son gilet. Elle n'en demanda pas plus. Juste satisfaite de ce qu'elle venait d'entendre.
De toute manière je n'aurais pas eu le temps de lui en dire plus, de lui dire par exemple qu'elle ne devait vraiment pas s'inquiéter pour son époux qui eut une longue vie (75 ans), ni pour elle (75) et qu'on trouvait encore aujourd'hui de ses descendants dans son village natal, enfants de son Joanne si courageux.
Nous revoici chez nous, mes filles dans leur canapé, endormies, moi sur mon pouf et d'une voix remplie d'émotions je conclus mon histoire

"Ils vécurent longtemps, le plus souvent heureux et s'ils n'eurent pas beaucoup d'enfants, leur descendance continue encore aujourd'hui à vivre près du Schelde.








3 commentaires:

  1. Il faut continuer comme ça, en s'impliquant et en donnant autant de détails réalistes et confirmés que possibles.
    Je trouve que les photos des lieux mentionnées sont un plus.

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  2. C'est une bonne idée d'inviter vos filles à ce Rendez-vous Ancestral. Ont-elles apprécié ?

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    1. Merci beaucoup ! Oui la petite dernière a adoré et me pose souvent des questions sur ses ancêtres. Pour Cassandre... disons qu'elle est un peu plus terre à terre et qu'elle est plutôt tournée vers l'avenir....mais tout peut encore changer.
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