samedi 17 novembre 2018

Remi et sa famille

Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville ;

Ces premiers vers de Verlaine me trottent dans la tête depuis déjà plusieurs jours.
Il faut dire que le temps du Nord s'y prête à merveille. Fini l'été indien chanté par Joe Dassin. Nous revient plutôt le mois d'octobre chanté par Cabrel.

Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville ;

Pourtant je suis habitué aux pluies du Nord, j'oserais même aller jusqu'à dire qu'elles me manquent quand elles se font trop rares.
Ces pluies ont un effet lénifiant et porteur d'espoir chez nous. Elles lavent, effacent pendant un temps, tout, même le sang ami ou ennemi qui a coulé sur nos pavés du Nord pendant les guerres.
Les guerres, LA guerre...

Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville ;

Nous ne sommes pas les seuls, nous, les gens du Nord, a avoir été touché par cette guerre terrible, cette guerre que les historiens appellent LA GRANDE.
Mais il n'y a rien de grand dans une guerre. Il y a juste des gens. Des gens ordinaires confrontés à des événements extraordinaires.
Les survivants ont fait de leur mieux pour reconstruire, parfois loin de leur cocon familial, emporté par la clameur des morts.
Chacun à sa manière, chacun à sa hauteur, chacun avec son caractère forgé par le sang d'un disparu cher à son coeur.

Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville ;

Je pense beaucoup à mes morts en ce moment. Quoi d'étonnant ? C'est la saison non ?
Mon regard se fait vague, je me sens emporté. Un battement de cils plus tard et me voici à la grande foire de Lille.
Mais c'est étrange, les carrousels me semblent désuets, les peluches...je ne sais pas, un peu différentes...
A mes pieds trempe dans une flaque d'eau un morceau de papier journal avec une date le 03 septembre 1936.
Le long frisson qui me secoue n'est pas uniquement dû à cette pluie glaçante qui s'insinue dans le col de mon manteau pour descendre le long de ma nuque. Juste à cet instant je comprends où mon rendez-vous généalogique m'a mené.

Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville ;

Pas le temps à plus de réflexions, déjà ils arrivent. Les deux enfants marchent légèrement au-devant de leurs parents qui les encadrent. Leurs voix portent jusqu'à moi et je n'entends que rires sous tendus derrière les mots cadeau et anniversaire. Oui c'est l'anniversaire du plus petit, mon grand-père, Raymond et comme tout les ans ses parents, Rémi et Pétronille, l’amènent à la foire pour lui choisir SON beau jouet de l'année. Un joli portrait d'une famille qui pourrait être idéale si on ne s'attardait pas plus. Mais avec un peu d'attention on peut apercevoir le pli amer dissimulé sous le sourire de surface du papa. On peut également se rendre compte que le sourire de maman n'atteint pas ses yeux froids comme de la glace, froids comme sait l'être le Nord.

Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville ;

Mes pas emboîtent les leurs. La foire aux manèges s'étend sur une grande partie du champ de Mars à Lille.
Dans leurs ombres je retrouve les couleurs éclatantes des ampoules multicolores qui encadrent les caravanes des forains.
Je sens l'odeur caractéristique des croustillons et des pommes d'amour qui nous font de l’œil à chaque carrefour de cette mini-ville emplie de sons, de couleurs et d'odeurs plus attractives les unes que les autres. Mais à contrario de mon grand-père et de son frère, Roger, complètement envoûtés par ce qu'ils voient, je n'arrive pas à trouver ma place. Je suis en attente.
Enfin je perçois le signe que j'attendais. Remi se raidit et lui, qui marche toujours à la militaire en véritable métronome, manque un pas. Pétronille lui jette un regard déconcerté. Que se passe-t-il ?

Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville ;

L'Histoire et les histoires en ont a dire sur le couple que forme Remi et Petronille mais s'il y a une chose où tous et toutes tombent d'accord c'est qu'ils étaient parfaitement accordés et qu'ils n'avaient pas besoin de mot pour comprendre intimement l'autre. Aussi quand Remi jeta un regard désemparé vers Petronille et que son regard se reporta sur l'inconnu qui venait de surgir au bout de l'allée il ne fallut que quelques battements de coeur à Petronille pour comprendre. C'était LUI ! La némésis de Rémi. Ses yeux froids, reptiliens se détournèrent de l'inconnu, s'accrochèrent à ceux de Rémi. Dans le même mouvement elle hocha doucement la tête et saisit les bras de ses garçons, histoire d'être certaine qu'ils ne suivent pas leur père. Cela les choqua suffisamment, car leur maman n'était pas tactile, pour laisser partir leur père sans plus de cérémonie. Et alors que j'allais suivre Remi, Petronille qui avait jusque là totalement ignorée ma présence verrouilla son regard sur moi. Et je vous assure que cela me suffit pour ne plus bouger un muscle.

Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville ;

Elle se remit en route, tractant ses deux enfants d'une main ferme. Elle s'arrêta rapidement devant un marchand de croustillons, lâcha quelques piécettes aux garçons et se mit légèrement en recul pour qu'ils aillent seuls faire la queue devant ces alléchantes sucreries. Dès qu'ils ne firent plus attention à elle, Pétronille commença à me parler. Elle parlait doucement, un chuchotement rocailleux dû en partie par l'accent terrible qu'elle avait en raison de son apprentissage tardif du français, en partie de par la colère sous-jacente qui couvait en elle et qui m'était très nettement visible et enfin en partie pour ne pas ressembler à une folle qui parlerait toute seule !
"- Laisse-le seul, il fera ce qu'il pense être le plus juste.
- Oui, d'accord. Répondis-je, mais j'aurais tant aimer savoir !
- Savoir quoi ?
- Et bien, on ne sait pas ce qu'est devenu son cousin après son entre-vue avec Remi. Mort, vivant...
- Ah, tu veux tout savoir n'est-ce pas ! Parce que tu crois que c'est BIEN de tout savoir ? MOI je ne veux pas savoir. Et même si je SAIS je ne dirais rien ! Sais-tu au moins pourquoi ça l'a tant bouleverser de voir son cousin ?

Il pelure dans mon coeur comme il pleut sur la ville ;

- Oui, je me doute. Je sais que sous la pression des allemands il a dit que son père en fuite avait trouvé refuge chez le père de Remi, Auguste. Je sais aussi qu'Auguste est mort sous la torture et que Remi alors adolescent a été fait prisonnier et mis dans des camps de travaux forcés en Allemagne. Je sais ....
- Ah, tu SAIS ! me cingle t'elle sa voix sifflante comme le vent glacé d'hiver. Mais as-tu ressenti ? Ressenti ta vie qui bascule dans l'horreur, l'arrivée des allemands chez toi, le fait de savoir que la sacro-sainte famille n'a pas tenue face aux interrogatoires ? As-tu ressenti la mort de ton père parce qu'il a fait ce qui lui semblait juste ? SAIS tu que Rémi s'est plusieurs fois échappé des camps et qu'il a même réussi à arriver jusqu'à son village ?
- J'hoche doucement la tête n'osant plus répondre
- Mais as-tu ressenti sa peine, sa haine, sa douleur quand il a été repris ? As-tu ressenti son profond dégoût pour ses voisins, ses amis qui l'ont trahi en dénonçant sa présence dans son village ? Il n'a même pas eu le temps d'embrasser sa mère ! Remi est sans demi-mesure, il n'a jamais trahi, malgré les tortures, les privations, il a tout gardé pour lui, comme son père, mort avant lui. Mais lui n'est pas mort, enfin, pas vraiment. A la fin de la guerre il n'a pas su rentrer dans son village, il est parti, loin, ici, en France où il a décidé de reconstruire sa vie. Sa vie qu'il pensait tout autre. SAIS tu enfin qu'il a été partiellement gazé au gaz moutarde pendant l'une de ses fuites ?
Elle ne me laisse même pas cette fois-ci hocher la tête qu'elle reprend déjà, mais est-ce que tu ressens sa douleur quand il doit alimenter les forges de l'usine dans laquelle il travaille ? Cette douleur qui parfois lui coupe la respiration et fait perler de la sueur à son front? Cette douleur qu'il ressent a chaque fois qu'il ouvre grand les bras et doit inspirer à fond pour faire fonctionner le souffleur ?
Non, mille fois non, tu n'en sais rien. Moi je sais, en parti, alors oui, il vient de voir celui par qui son malheur est arrivé, en tout cas, celui sur qui il a rejeté toutes les fautes, toutes les douleurs. Que crois-tu qu'il va lui faire ?
Je la regarde, dévasté. Entre SAVOIR les choses et COMPRENDRE se qu'a ressenti une personne, il y a un fossé.

Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville

La pluie me ramène à moi, Petronille a raison, finalement je ne veux pas savoir ce qu'il a fait où pas à son cousin. Mon grand-père me raconta que longtemps après être rentré chez lui de la foire son père est rentré, qu'il avait du sang sur le visage et que ses mains étaient gonflées d'avoir trop cognées sur quelque chose. Il me dit aussi sur le ton de l'extrême confidence que c'est la seule et unique fois qu'il le vit pleuré mais que JAMAIS il ne sut pourquoi.
Je regarde la pluie tombée sur ma fenêtre, je suis rentré chez moi. La pluie rend la chaussée brillante en cette fin de journée et elle réverbère les lumières des rues comme un prémisse d'espoir de jours meilleurs.
Je repense à Auguste mort d'avoir caché son frère, à Rémi a jamais dévasté par une guerre qui lui a tout pris, à mon grand-père Raymond qui n'a jamais totalement compris ses parents et qui en a tant souffert. Mais je pense aussi à ce formidable espoir qui les a poussé, les uns les autres à faire ce qui leur semblait juste. A cette incroyable volonté qui a poussé mon grand-père à se dépasser et a toujours vouloir ce qu'il y a de mieux et de plus juste pour lui, sa femme et ces descendants.
Je pense à cet espoir, je pense à cette volonté et je prie pour qu'un jour il ne pleure plus dans mon coeur comme il pleut sur la ville.

3 commentaires:

  1. Il est parfois effectivement préférable de ne rien savoir... même si le temps passé atténue la dureté de certains événements, certaines sensations, réactions...

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